26 posts tagged “vian”
Autrefois pour faire sa cour
On parlait d'amour
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son coeur
Maintenant c'est plus pareil
Ça change ça change
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l'oreille
Ah Gudule, viens m'embrasser, et je te donnerai...
Un frigidaire, un joli scooter, un atomixer
Et du Dunlopillo
Une cuisinière, avec un four en verre
Des tas de couverts et des pelles à gâteau!
Une tourniquette pour faire la vinaigrette
Un bel aérateur pour bouffer les odeurs
Des draps qui chauffent
Un pistolet à gaufres
Un avion pour deux...
Et nous serons heureux!
Autrefois s'il arrivait
Que l'on se querelle
L'air lugubre on s'en allait
En laissant la vaisselle
Maintenant que voulez-vous
La vie est si chère
On dit: "rentre chez ta mère"
Et on se garde tout
Ah Gudule, excuse-toi, ou je reprends tout ça...
Mon frigidaire, mon armoire à cuillers
Mon évier en fer, et mon poêle à mazout
Mon cire-godasses, mon repasse-limaces
Mon tabouret-à-glace et mon chasse-filous!
La tourniquette, à faire la vinaigrette
Le ratatine ordures et le coupe friture
Et si la belle se montre encore rebelle
On la ficelle dehors, pour confier son sort...
Au frigidaire, à l'efface-poussière
A la cuisinière, au lit qu'est toujours fait
Au chauffe-savates, au canon à patates
A l'éventre-tomate, à l'écorche-poulet!
Mais très très vite
On reçoit la visite
D'une tendre petite
Qui vous offre son coeur
Alors on cède
Car il faut qu'on s'entraide
Et l'on vit comme ça jusqu'à la prochaine fois
Et l'on vit comme ça jusqu'à la prochaine fois
Et l'on vit comme ça jusqu'à la prochaine fois
Boris Vian,La complainte du progrès.
Le morceau audio ici : http://homers.vox.com/library/audio/6a00f48cf4d5d30002010981507a3e000d.html
Si je croyais en Dieu
Je serais heureux
De rêver au jour où je verrais dans le ciel
Un ange en robe blanche
Par un clair dimanche
Descendant vers moi dans un chariot doré
Dans un bruit d'ailes et de soie
Loin de toute la terre
Très haut, je verrais se lever devant moi
L'aube d'un jour sans fin
La brûlante lumière
Le bonheur éternel
Si je croyais en Dieu
Mais j ai vu trop de haine
Tant et tant de peine
Et je saisis mon frère, qu'il te faudra marcher seul
En essayant toujours
De sauver l'amour
Qui te lie aux hommes de la Terre oubliée
Car tout au bout du chemin
Une faux à la main
La mort, en riant, nous attend pas pressée
Aussi mon ange à moi
Je le cherche en ce monde
Pour gagner enfin ma part de joie
Dans ses bras.
Boris Vian,1920-1959,Sermonette,1958.
[...]
Lune poussa la grande porte du réfectoire et passa le premier.Paton attendit une minute pour finir la marche des fliques car il sifflait moins vite que Lune.Par d'autres portes,les élèves de l'Ecole arrivaient en groupes de deux ou trois,très animés,car il y avait eu des examens la veille et le matin.
Lune et Paton se dirigèrent vers la table sept où ils trouvèrent Arrelent et Poland,deux des fliques les plus arriérés de l'Ecole ce qu'ils compensaient par un culot peu commun.Ils s'assirent tous dans un gargouillis de chaises écrasées.
-Ca a marché? a demandé Lune à Arrelent.
-De la kouille en barre!répondit Arrelent.Ils m'ont donné une viocque d'essai qui avait au moins soixante-dix piges,et dure comme un cheval,la garce!
-Moi,j'ai cassé les neuf dents de la mienne d'un seul coup,dit Poland.L'examinateur m'a félicité.
-J'ai pas eu de veine,insistait Arrelent.Elle m'a tellement fichu en rogne que j'ai loupé mon passage à la pélerine plombée.
-Je sais pourquoi,dit Paton.Ils n'en trouvent plus assez dans les quartiers pauvres,alors ils nous en donnent qui viennent d'endroits mieux nourris.Elles tiennent mieux le coup.Pour les femmes,remarque,ça peut encore aller,mais,ce matin,j'ai eu un mal à enfonçer mon bâton dans l'oeil de mon type...
-Oui,dit Arrelent,moi,j'avais prévu le coup.J'ai un peu truqué mon bâton.
Il le leur montra.Adroitement,il en avait apointé l'extrémité.
-Comme dans du beurre,dit-il.J'ai fait un effort terrible et j'ai regagné deux points de plus.Ca m'a rattrapé d'hier...
-Les gosses aussi sont durs cette année,dit Lune.Celui que j'avais hier matin,je n'ai pu lui casser qu'un poignet à la fois.Les chevilles,j'ai du y aller à coups de souliers.C'est dégueulasse.
-C'est la même chose,dit Arrelent.Ceux de l'Assistance,on ne peut plus en avoir.Ca c'est des gosses de fourrière,alors on ne peut pas savoir.Tu tombes sur un bon ou tu tombes sur un mauvais.C'est la chance.Ceux qui étaient bien nourris,ils sont difficiles à amocher vite.Ils ont des peaux dures.
-Moi,dit Poland,les plombs de ma pèlerine,ils se sont décousus,alors il ne m'en restait que sept sur seize,j'ai dû taper deux fois plus vite,ce que j'étais crevé,parole d'homme!...Mais le sergent,il bichait dur de voir ça.Il m'a simplement dit de les coudre plus solide la fois d'après.J'ai été pénalisé.
Ils s'arrêtèrent de parler car on amenait la soupe.Lune saisit la louche et la plongea dans la marmite.C'était de la soupe de chevrons avec du gras qui nageait.Ils s'en servirent de grosses portions.
Boris Vian,Les Fourmis,Les bons élèves_Extrait,Société Nouvelle des Editions Pauvert,1997.
IV
L'avocat remonta ses manches,se gratta vigoureusement la poitrine par l'échancrure de sa robe,ce qui fit le bruit d'un cheval que l'on étrille,posa sa toque sur le crâne luisant d'un balustre à côté de lui et commença sa plaidoirie.
-Messieurs les jurés,dit-il,nous laisserons de côté le motif de meurtre,les circonstances dans lesquelles il a été accompli,et aussi le meurtre lui-même.Dans ces conditions,que reprochez-vous à mon client?
Les jurés,frappés par cette face du problème,qu'ils n'avaient pas encore envisagée,se taisaient,un peu inquiets.Le juge dormait et le procureur était vendu aux Allemands.
-Présentons le problème autrement,dit l'avocat,heureux de ce premier succès.Si l'on ne tient pas compte de la douleur,assurément regrettable,et devant laquelle je m'incline,des parents de la victime;si l'on fait abstraction de la nécessité devant laquelle s'est trouvé,à son corps défendant,permettez-moi de l'ajouter,mon client,d'abattre en outre les deux policiers chargés de l'arrêter,enfin si l'on ne fait état de rien,que reste-t-il?
-Rien,fut obligé de reconnaître un des jurés,qui était instituteur.
-Ceci posé,si nous considérons que,depuis son plus jeune âge,mon client n'a fréquenté que des bandits et des assassins,que toute sa vie,il a eu devant les yeux l'exemple d'une vie débauchée et crapuleuse,qu'il s'est lui-même adonné à ce genre de vie et l'a adoptée comme parfaitement normale,au point de devenir lui-même un débauché,un bandit et un assassin que pouvons-nous en conclure?
Le jury restait confondu de tant d'éloquence et le vieux à la barbe de l'extrême droite guettait avec une sage application la chute des postillons sur le plancher.Mais derechef,l'instituteur se crut obligé de répondre:"Rien!" et rougit aussitôt.
-Eh!Si!monsieur,répartit l'avocat avec une si grande force que des fragments de vitre tombaient sur le public.(Il les avait mangés le matin.) Nous en conclurons que,plongé dans un milieu honorable,mon client n'aurait contracté que des habitudes honorables.Asinus asinum fricat,dit le proverbe;mais il n'ajoute pas que le contraire peut être vrai.
L'instituteur chercha quelque temps ce que pouvait être le contraire d'un âne et cet effort l'épuisa tant qu'il devint tout mou et mourut sans se relever.
-Or,termina l'avocat,ce que je vous ai dit tout à l'heure n'était pas vrai.Mon client est de famille parfaitement réputée,a reçu une excellente éducation,et c'est volontairement et en pleine connaissance de cause qu'il a tué la victime pour lui voler ses cigarettes.
-Il a eu raison,s'écria le jury d'une seule voix,et après délibération,le meurtrier fut condamné à mort.
[...]
Boris Vian,Les Fourmis,Le Brouillard_Extrait,Ste Nelle des Editions Pauvert,1997
[...]
Très haut, les Musiciens commencèrent un choeur vague; les nuages entraient; ils avaient une odeur de coriandre et d'herbe de montagnes. Il faisait chaud dans l'église et l'on se sentait enveloppé d'une atmosphère bénigne et ouatée.
Agenouillés devant l'autel, sur deux prioirs recouverts de velours blanc, Colin et Chloé, la main dans la main, attendaient. Le Religieux, devant eux, compulsait rapidemment un gros livre car il ne se rappelait plus les formules; de temps à autre, il se retournait pour jeter un coup d'oeil à Chloé dont il aimait bien la robe. Enfin, il s'arrêta de tourner les pages, se redressa, fit, de la main, un signe au chef d'orchestre, qui attaqua l'Ouverture; le Religieux prit son souffle et commença de chanter le Cérémonial, soutenu par un fond de onze trompettes bouchées jouant à l'unisson. Le Chevêche somnolait doucement, la main sur la crosse, et savait qu'on le réveillerait au moment de chanter à son tour. L'Ouverture et le Cérémonial étaient écrits sur des thèmes classiques de blues. Pour l'Engagement, Colin avait demandé que l'on jouât l'arrangement de Duke Ellington sur un vieil air bien connu, Chloé.
Devant Colin, acrroché à la paroi, on voyait Jésus sur une grande croix noire. Il paraissait heureux d'avoir été invité et regardait tout cela avec interêt. Colin tenait la main de Chloé et souriait vaguement à Jésus. Il était un peu fatigué. La Cérémonie lui revenait très cher, cinq mille doublezons et il était content qu'elle fût réussie. Il y avait des fleurs tout autour de l'autel. Il aimait la musique que l'on jouait en ce moment. Il vit le Religieux devant lui et reconnut l'air. Alors, il ferma doucement les yeux, il se pencha un peu en avant et il dit "Oui". Chloé dit "Oui" aussi et le Religieux leur serra vigoureusement la main. L'orchestre repartit de plus belle et le Chevêche se leva pour l'Exhortation. [...]
Boris Vian, L'ecume des jours, Livre de poche.