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Je regardais l’homme. Son aspect avait quelque chose de tellement singulier que, rien qu’en le voyant, on se sentait pris d’une irrésistible envie de rire – ce qui m’arriva d’ailleurs. Autre remarque aussi : les yeux minuscules de ce petit monsieur viraient sans cesse dans tous les sens, et lui-même subissait à un tel point l’influence magnétique des regards étrangers, qu’il semblait deviner instinctivement l’attention qui pesait sur lui. Il se retournait aussitôt, examinant le gêneur avec inquiétude. Sa mobilité perpétuelle le faisait positivement ressembler à une girouette.
Chose étrange, il semblait craindre les railleurs bien qu’il dût aux moqueries dont il était l’objet, ses plus sûrs moyens d’existence, car il était le bouffon de tout le monde : son occupation principale, c’était de recevoir des chiquenaudes morales et même physiques, selon la société dans laquelle il se trouvait.
Les bouffons volontaires n’excitent même plus la pitié. Je remarquai cependant que cet homme ridicule n’était pas un pitre professionnel et qu’il restait en lui quelque chose d’élevé. Son air de gêne, la crainte perpétuelle et maladive qui le dominait, pouvaient militer en sa faveur.
Il me semblait que son désir de se montrer serviable vînt d’une bonne nature et le menât plus que des calculs matériels. Il permettait avec un certain plaisir qu’on se moquât de lui, qu’on lui rît au nez, mais, en même temps, je l’aurais juré, son coeur saignait à la pensée que ses auditeurs riaient ainsi, méchamment, non de ce qu’il racontait, mais de sa personnalité même, de son coeur, de sa tête, de son extérieur, de sa chair et de son sang.
Je suis persuadé qu’à ces moments-là il sentait tout le grotesque de sa situation, mais toute protestation mourait dans sa gorge, bien que, chaque fois, on la sentît naître noblement en lui. Encore une fois, je suis convaincu que le contraste venait d’un reste de dignité, d’une sensibilité profonde et discrète et non de la triste perspective d’être chassé à coups de pied et de ne pouvoir emprunter quelque argent à ses auditeurs : le personnage, en effet, empruntait constamment ; il sollicitait sans honte le salaire de ses grimaces et de son abaissement. Il se sentait le droit d’agir ainsi, ses facéties ne tendant qu’à cette unique fin.
Mais, mon Dieu ! quel emprunt c’était ! et quel air se croyait-il obligé de prendre ! Je n’aurais jamais pu supposer, avant de l’avoir vu, qu’un aussi petit espace que l’était cette figure ridée, anguleuse et ravinée, pût être le théâtre de tant de grimaces différentes, et, à la fois, de sensations aussi étranges, d’impressions aussi désespérées, car, que n’y voyait-on pas ? La honte, une fausse arrogance, la colère avec ses rougeurs subites, la timidité, la sollicitation du pardon d’avoir dérangé, la conviction de sa propre valeur en même temps que celle de sa nullité, tout cela passait sur ce visage le temps d’un éclair.
Depuis six ans qu’il cherchait à se faire une place dans le monde sous l’égide du Seigneur, il n’avait pu arriver à se composer une figure digne des moments intéressants où se négociait l’emprunt. Bien entendu il n’aurait jamais pu descendre trop bas et se perdre : son coeur était bien trop chaud et trop mouvant pour cela ! Je dirai mieux : c’était, selon moi, un homme des plus honnêtes et des plus nobles de la création. Seule, une petite faiblesse le rabaissait : il était toujours prêt, au premier signe, à faire une petite lâcheté, de bon coeur et sans calcul, uniquement pour faire plaisir à son prochain. Bref, c’était ce qu’on appelle vulgairement une chiffe.
Ce qu’il y avait de plus drôle en lui, c’est qu’il était habillé comme tout le monde, ni mieux, ni pis que les autres, toujours propre, non sans quelque recherche, et manifestant au surplus une tendance à présenter une allure solide et pleine de gravité.
Cette apparence extérieure, et en même temps cette crainte intérieure qui semblait toujours le torturer, de même que ce besoin de s’humilier sans cesse, constituaient un contraste qui amenait à la fois le rire et la compassion.
Encore un trait de son caractère : le drôle avait de l’amour-propre et parfois, si aucun danger ne le menaçait, il manifestait quelque grandeur d’âme. Il fallait voir comme il savait arranger même un de ses protecteurs quand celui-ci dépassait les bornes permises. Le cas se présentait rarement, mais alors il ne ménageait rien et faisait preuve vraiment de quelque héroïsme.
Bref, c’était un martyr, dans le sens exact du mot, mais un martyr inutile et, pour cela même, tout à fait ridicule.
[...]
F Dostoïevski,Nouvelles,Le bouffon_Extrait.
Jean-Marie Gustave Le Clezio,Etoile Errante_Synopsis:
Pendant l'été 1943, dans un petit village de l'arrière-pays niçois transformé en ghetto par les occupants italiens, Esther découvre ce que peut signifier être juif en temps de guerre : adolescente jusqu'alors sereine, elle va connaître la peur, l'humiliation, la fuite à travers les montagnes, la mort de son père.
Une fois la guerre terminée, Esther décide avec sa mère de rejoindre le jeune État d'Israël. Au cours du voyage, sur un bateau surpeuplé, secoué par les tempêtes, harcelé par les autorités, elle découvrira la force de la prière et de la religion. Mais la Terre promise ne lui apportera pas la paix : c'est en arrivant qu'elle fait la rencontre, fugitive et brûlante comme un rêve, de Nejma, qui quitte son pays avec les colonnes de Palestiniens en direction des camps de réfugiés.
Esther et Nejma, la Juive et la Palestinienne, ne se rencontreront plus. Elles n'auront échangé qu'un regard, et leurs noms. Mais, dans leurs exils respectifs, elles ne cesseront plus de penser l'une à l'autre. Séparées par la guerre, elles crient ensemble contre la guerre.
Comme dans Onitsha, avec lequel il forme un diptyque, on retrouve dans Étoile errante le récit d'un voyage vers la conscience de soi. Tant que le mal existera, tant que des enfants continueront d'être captifs de la guerre, tant que l'idée de la nécessité de la violence ne sera pas rejetée, Esther et Nejma resteront des étoiles errantes.
Extrait :
[...]
Pendant que les femmes et les enfants buvaient, les hommes étaient debout à l'entrée des
rues, leur fusil à la main. Le silence était étrange, menaçant. Esther se souvenait du jour où, avec
Elizabeth, elles étaient arrivées sur la place, à Saint-Martin, quand les gens s'assemblaient pour
partir, les vieillards dans leurs manteaux noirs, les femmes le visage serré dans un foulard, les
enfants qui couraient sans comprendre, et alors c'était le même silence. Seul le grondement,
comme l'orage.
Le convoi est reparti. Plus loin, la route franchissait des défilés encombrés de rochers, où la
nuit s'était déjà installée. Les camions ont ralenti. Esther a écarté la bâche, et elle a vu une
colonne de réfugiés. Une femme s'est penchée à côté d'elle. « Des Arabes. » C'est tout ce qu'elle a
dit. Les réfugiés marchaient sur le bord de la route le long des camions. Ils étaient une centaine,
peut-être davantage, seulement des femmes et de jeunes enfants. Vêtues de haillons, pieds
nus, la tête enveloppée dans des chiffons, les femmes avaient détourné le visage tandis qu'elles
passaient dans le nuage de poussière. Certaines portaient des fardeaux sur leur tête. D'autres
avaient des valises, des cartons ficelés. Une vieille avait même une poussette déglinguée
chargée d'objets hétéroclites. Les camions étaient arrêtés et les réfugiés passaient lentement, avec
leurs visages détournés au regard absent. Il y avait un silence pesant, un-silence mortel sur
ces visages pareils à des masques de poussière et de pierre. Seuls les enfants regardaient, avec la
peur dans leurs yeux.
Esther est descendue, elle s'est approchée, elle cherchait à comprendre. Les femmes se
détournaient, certaines lui criaient des mots durs dans leur langue. Soudain, de la troupe se
détacha une très jeune fille. Elle marcha vers Esther. Son visage était pâle et fatigué, sa robe
pleine de poussière, elle portait un grand foulard sur ses cheveux. Esther vit que les lanières de
ses sandales étaient cassées. La jeune fille s'approcha d'elle jusqu'à la toucher. Ses yeux brillaient
d'une lueur étrange, mais elle ne parlait pas, elle ne demandait rien. Un long moment, elle resta
immobile avec sa main posée sur le bras d'Esther, comme si elle allait dire quelque chose. Puis, de
la poche de sa veste elle sortit un cahier vierge, à la couverture de carton noir, et sur la
première page, en haut à droite, elle écrivit son nom, comme ceci, en lettres majuscules : N E
J M A. Elle tendit le cahier et le crayon à Esther, pour qu'elle marque aussi son nom. Elle resta
un instant encore, le cahier noir serré contre sa poitrine, comme si c'était la chose la plus
importante du monde. Enfin, sans dire un mot, elle retourna vers le groupe des réfugiés qui
s'éloignait. Esther fit un pas vers elle, pour l'appeler, pour la retenir, mais c'était trop tard. Elle
dut remonter dans le camion. Le convoi se remit à rouler au milieu du nuage de poussière. Mais
Esther ne parvenait pas à effacer de son esprit le visage de Nejma, son regard, sa main posée sur
son bras, la lenteur solennelle de ses gestes tandis qu'elle tendait le cahier où elle avait marqué son
nom. Elle ne pouvait pas oublier les visages des femmes, leur regard détourné, la peur dans
les yeux des enfants, ni ce silence qui pesait sur la terre, dans l'ombre des ravins, autour de la
fontaine. « Où vont-ils ? » Elle a posé la question à Elizabeth. La femme qui avait écarté la
bâche l'a regardée sans rien dire. « Où vont-ils ? » a répété Esther. Elle a haussé les épaules,
peut-être parce qu'elle ne comprenait pas. C'est une autre femme, vêtue de noir, au visage
très pâle, qui a répondu : « En Irak. » Elle a dit cela durement, et Esther n'a pas osé demander
autre chose. La route était défoncée par la guerre, la poussière faisait un halo jaune sous la bâche
du camion. Elizabeth tenait la main d'Esther serrée dans la sienne, comme autrefois sur le
chemin de Festiona. La femme a dit encore, en regardant Esther, comme si elle cherchait à
lire dans ses pensées : « Il n'y a pas d'innocents, ce sont les mères et les femmes de ceux qui nous
tuent. Esther a dit : « Mais les enfants ? » Les yeux agrandis par la peur étaient dans son esprit,
elle savait que rien ne pourrait effacer leur regard.
Le soir, le convoi est arrivé devant Jérusalem. Les camions se sont arrêtés sur une
grande place. Il n'y avait pas de soldats, ni de gens armés, seulement des femmes et des enfants
qui attendaient auprès d'autres camions. Le soleil disparaissait, mais la ville brillait encore.
Esther et Elizabeth sont descendues avec leurs valises. Elles ne savaient pas où aller. Jacques
Berger était déjà parti vers le centre de la ville. Le grondement du tonnerre était tout proche,
chaque déflagration ébranlait le sol, on voyait la lueur des incendies.
Devant Esther et Elizabeth, il y avait le mur de la ville, les collines couvertes de maisons
aux fenêtres étroites, et peut-être, les silhouettes fabuleuses des mosquées et des temples. Dans le
ciel couleur de cuivre, une grande fumée noire montait du centre, s'élargissait, formait un nuage
menaçant où commençait la nuit.
[...]
Jean-Marie Gustave Le Clezio,Etoile Errante_Extrait.
C'est quand vous n'êtes pas en paix avec vos pensées que vous vous mettez à parler;
Et quand il vous devient pénible d'habiter la solitude de votre coeur,
alors vous vous mettez à vivre sur vos lèvres,
et votre voix n'est plus que divertissement et jeu.
Et, dans bien de vos propos, la pensée gît quasi assassinée.
Vous me demandez comment je devins un fou. Cela m'arriva ainsi: un jour, bien avant que de nombreux dieux ne fussent nés, je m'éveillai d'un profond sommeil et trouvais que tous mes masques étaient volés, les sept masques que j'ai façonnés et portés durant sept vies; je courus alors sans masque à travers les rues grouillantes de la ville en criant: "Aux voleurs! Aux voleurs! Aux maudits voleurs!"
Hommes et femmes se moquèrent de moi; de crainte, certains coururent vers leur maison.
Et quand j'atteignis la place du marché, un jeune homme, debout sur le toit d'une maison, s'écria: "C'est un fou." Je levais la tête pour le regarder; le soleil embrassa mon propre visage nu pour la première fois. Pour la première fois le soleil embrassa mon propre visage nu et mon ame s'enflamma d'amour pour le soleil, et je ne voulus plus de mes masques. Et, comme dans une extase, je criai: "Bénis, bénis soient les voleurs qui me dépouillèrent de mes masques!"
C'est ainsi que je devins un fou.
Et dans ma folie, j'ai retrouvé à la fois ma liberté et ma sécurité; la liberté d'être seul et la sécurité de n'être pas compris; car ceux qui nous comprennent nous asservissent de quelque manière.
Mais je ne voudrais pas me targuer de ma sécurité. Même un voleur dans sa geôle est à l'abri d'un autre voleur.
Khalil Gibran.
[...]
C'est un truc qu'on trouve sur tous les planisphères,ça s'appelle l'Afrique.
Historiquement,c'est le berceau de l'humanité,mais quelqu'un a dû trop le secouer,ce qu'il en reste tient dans un funérarium.Une précision:je suis en colère et j'ai la colère cynique,mais à l'époque j'étais plutôt atterré,malade,incrédule,écrasé.Mon truc à moi (je me répète sûrement) c'est les chiffres,les statistiques,les données...Bon sang!Ouvrez une encyclopédie géopolitique et,si vous avez quelque chose dans le ventre,vous le vomirez.
On va pardonner la Renaissance et le Révolution industrielle,donc l'esclavage (l'Europe s'est autopardonnée dix minutes après avoir décrété que c'était fini,que tout ça c'était du passé,que plus jamais de navires négriers),donc on pardonne parce que,sauf déviation sociale,ces siècles n'ont jamais prétendu à l'humanisme.Après,on passe directement au XXe.Je suis sûr que cela vous dit quelque chose.
Le truc est simple:vous prenez des esclaves,vous les transformez en main-d'oeuvre bon marché là où le sol recèle quelque minerai,vous extrayez les métaux nobles et précieux,le charbon et le pétrole (là où la terre ne vaut rien,vous laissez faire),puis vous décolonisez et vous installez une poignée de dictateurs de paille,surtout aux endroits stratégiques.Normalement,à partir de là,vous n'êtes plus responsable de rien,mais les artistes poussent,les médias poussent et le bon peuple s'émeut,donc vous patronnez des Spécialistes Sans Frontière,vous envoyez du lait en poudre dans le désert,des médicaments périmés,des 4x4 couverts d'autocollants publicitaires et des armes(ces dernières,vous les vendez,faut pas déconner),l'astuce consistant à vendre pour plus cher d'armement qu'on ne donne d'aide humanitaire.Ainsi,après avoir surexploité,vous endettez,puis la générosité collective vous autorise à éponger les dettes.Pour être efficace,le plébiscite populaire qui suggère cet élan de simple humanité doit tomber à l'âge d'or d'un fléau terrible(une catastrophe sismique suffirait,mais un rétrovirus bien vicieux est plus performant,appelons-le sida,par exemple).
-Chers amis du tiers-monde,c'est cadeau.Tous ces bienfaits miraculeux dont nous vous inondons depuis toujours,nous vous les offrons.En échange,vous arrêtez de polluer et vous vous prenez en charge,comme des grands.
Eh oui,ça pollue,un pays qui se cherche une énergie pas chère,une économie viable et des industries rentables.Or,vous qui avez pollué pendant presque deux siècles pour atteindre au nirvana socio-économique,vous ne tenez pas à crever des déchets d'autrui.Vous vous réunissez avec les autres propriétaires (le tiers-monde n'est que locataire) et vous édictez des lois que vous faites respecter à grand renfort de pressions économiques,de menues guerres Nord/Sud et de renversements gouvernementaux bien orchestrés.De toute façon,pendant ce temps,le sida travaille pour vous.J'ai trouvé un document de l'OMS,paraphé par l'ONU,qui déplore que le sida ait tué environ neuf cents millions de personne en trente ans,et un autre qui rapporte que les pays industrialisés ont connu,dans la même période,vingt millions de décès imputables au VIH,citant par ailleurs une circulaire de l'Unesco qui affirme que les efforts des différents organismes humanitaires ont limité les pertes des pays en voie de développement à cent millions d'hommes,femmes et enfants.L'Afrique,l'Asie du Sud-Est et l'Amérique centrale se sont donc partagées et se partagent toujours le reste (soit sept cent quatre vingt millions de morts,si je sais compter!) d'un gâteau dont on ne recense plus les parts depuis qu'elles sont seules concernées.
Et tout à coup survient le XXIe siècle.Premièrement,après quelques démocratisations foireuses s'apparentant aux guerres de religions sous prétexte de lutte contre le terrorisme,vous le décrétez Siècle de la Solidarité et vous solidarisez:les pays de l'Est,nos amis méditerranéens et accessoirement nos amis latins,bref surtout ceux qui possèdent la bombe ou sont en passe de la construire.Deuxièmement,vous médiatisez vos transferts affectifs en commençant par distribuer gratuitement le drame écologique qui réchauffe l'atmosphère.Grave ça,très grave!Et bientôt,tout le monde peut en ressentir les effets,la mobilisation est instantanée.L'effort humanitaire peut se concentrer sur la vente d'industries modernes aux pays en voie de développement et la subvention de tous ceux qui auraient les moyens de polluer mais qui ne le font pas trop.
Déjà,à ce moment,l'Afrique n'existe plus,sinon avec des suffixes: "du Nord" ou "du Sud",le reste peut dormir en paix,on l'a oublié.
[...]
Ayerdhal,Demain,une oasis_Extrait,Editions Au diable vauvert_1992.
…
« - les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d’autres, elles ne sont rien que de petites lumières. Pour d’autres qui sont savants elles sont des problèmes. Pour mon businessman elles étaient de l’or. Mais toutes ces étoiles-là se taisent. Toi, tu auras une étoile comme personne n’en a …
- que veux-tu dire ?
- quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire ! Et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de m’avoir connu. Tu seras toujours mon ami, tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça, pour le plaisir … et tes amis seront bien étonnés de te voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras : « oui, les étoiles, ça m’a toujours fait rire ! » Et ils te croiront fou. »
Antoine De SAINT-EXUPERY,Le Petit Prince_Extrait.
Nous tombons dans une embuscade.
Nous partîmes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en avant, projetant la lueur en éventail de sa lanterne grillagée... A peine sortions-nous par le grand portail que, derrière la bascule municipale, qui s'adossait au mur de notre préau, partirent d'un seul coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonnés. Soit moquerie, soit plaisir causé par l'étrange jeu qu'ils jouaient là, soit excitation nerveuse et peur d'être rejoints, ils dirent en courant deux ou trois paroles coupées de rires.
Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me criant :
"Suis-moi, François !..."
Et laissant là les deux hommes âgés incapables de soutenir une pareille course, nous nous lançâmes à la poursuite des deux ombres, qui, après avoir un instant contourné le bas du bourg, en suivant le chemin de la Vieille-Planche, remontèrent délibérément vers l'église. Ils couraient régulièrement sans trop de hâte et nous n'avions pas de peine à les suivre. Ils traversèrent la rue de l'église où tout était endormi et silencieux, et s'engagèrent derrière le cimetière dans un dédale de petites ruelles et d'impasses.
C'était là un quartier de journaliers, de couturières et de tisserands, qu'on nommait les Petits-Coins. Nous le connaissons assez mal et nous n'y étions jamais venu la nuit. L'endroit était désert le jour : les journaliers absents, les tisserands enfermés ; et durant cette nuit de grand silence il paraissait plus abandonné, plus endormi encore que les autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour que quelqu'un survînt et nous prêtât main-forte.
Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons posées au hasard comme des boîtes en carton, c'était celui qui menait chez la couturière qu'on surnommait "la Muette". On descendait d'abord une pente assez raide, dallée de place en place, puis après avoir tourné deux ou trois fois, entre des petites cours de tisserands ou des écuries vides, on arrivait dans une large impasse fermée par une cour de ferme depuis longtemps abandonnée. Chez la Muette, tandis qu'elle engageait avec ma mère une conversation silencieuse, les doigts frétillants, coupée seulement de petits cris d'infirme, je pouvais voir par la croisée le grand mur de la ferme, qui était la dernière maison de ce côté du faubourg, et la barrière toujours fermée de la cour sèche, sans paille, où jamais rien ne passait plus...
C'est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. A chaque tournant nous craignons de les perdre, mais à ma surprise, nous arrivions toujours au détour de la ruelle suivante avant qu'ils l'eussent quittée. Je dis : à ma surprise, car le fait n'eût pas été possible, tant ces ruelles étaient courtes, s'ils n'avaient pas, chaque fois, tandis que nous les avions perdus de vue, ralenti leur allure.
Enfin, sans hésiter, ils s'engagèrent dans la rue qui menait chez la Muette, et je criai à Meaulnes :
"Nous les tenons, c'est une impasse !"
A vrai dire, c'étaient eux qui nous tenaient... Ils nous avaient conduits là où ils avaient voulu. Arrivés au mur, ils se retournèrent vers nous résolument et l'un des deux lança le même coup de sifflet que nous avions déjà par deux fois entendu, ce soir-là.
Aussitôt une dizaine de gars sortirent de la cour de la ferme abandonnée où ils semblaient avoir été postés pour nous attendre. Ils étaient tous encapuchonnés, le visage enfoncé dans leurs cache-nez...
Qui c'était, nous le savions d'avance, mais nous étions bien résolus à n'en rien dire à M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous reconnûmes dans la lutte leur façon de se battre et leurs voix entrecoupées. Mais un point demeurait inquiétant et semblait presque effrayer Meaulnes : il y avait là quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui paraissait être le chef...
[...]
Alain Fournier,Le Grand Meaulnes,Nous tombons dans une embuscade.
A Octave Mirbeau
Les deux chaumières étaient côte à côte, au pied d'une colline, proches d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la terre inféconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets quinze mois environ ; les mariages et, ensuite les naissances, s'étaient produites à peu près simultanément dans l'une et l'autre maison.
Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur tête, se mêlaient sans cesse ; et, quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au véritable.
La première des deux demeures, en venant de la station d'eaux de Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et un garçon ; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et trois garçons.
Tout cela vivait péniblement de soupe, de pomme de terre et de grand air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir, les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme des gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par rang d'âge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons ; et toute la lignée mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était une fête pour tous, et le père, ce jour-là, s'attardait au repas en répétant : "Je m'y ferais bien tous les jours"
Par un après-midi du mois d'août, une légère voiture s'arrêta brusquement devant les deux chaumières, et une jeune femme, qui conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d'elle :
- Oh ! regarde, Henri, ce tas d'enfants ! Sont-ils jolis, comme ça, à grouiller dans la poussière.
L'homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une douleur et presque un reproche pour lui.
La jeune femme reprit :
- Il faut que je les embrasse ! Oh ! comme je voudrais en avoir un, celui-là, le tout petit.
Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux derniers, celui des Tuvache, et, l'enlevant dans ses bras, elle le baisa passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et pommadés de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se débarrasser des caresses ennuyeuses.
Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle revint la semaine suivante, s'assit elle-même par terre, prit le moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous les autres ; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait patiemment dans sa frêle voiture.
Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les jours, les poches pleines de friandises et de sous.
Elle s'appelait Mme Henri d'Hubières.
Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle ; et, sans s'arrêter aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la demeure des paysans.
Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe ; ils se redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors la jeune femme, d'une voix entrecoupée, tremblante commença :
- Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien... je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon...
Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas.
Elle reprit haleine et continua.
- Nous n'avons pas d'enfants ; nous sommes seuls, mon mari et moi... Nous le garderions... voulez-vous ?
La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda :
- Vous voulez nous prend'e Charlot ? Ah ben non, pour sûr.
Alors M. d'Hubières intervint :
- Ma femme s'est mal expliquée. Nous voulons l'adopter, mais il reviendra vous voir. S'il tourne bien, comme tout porte à le croire, il sera notre héritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il partagerait également avec eux. Mais s'il ne répondait pas à nos soins, nous lui donnerions, à sa majorité, une somme de vingt mille francs, qui sera immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et, comme on a aussi pensé à vous, on vous servira jusqu'à votre mort, une rente de cent francs par mois. Avez-vous bien compris ?
La fermière s'était levée, toute furieuse.
- Vous voulez que j'vous vendions Charlot ? Ah ! mais non ; c'est pas des choses qu'on d'mande à une mère çà ! Ah ! mais non ! Ce serait abomination.
L'homme ne disait rien, grave et réfléchi ; mais il approuvait sa femme d'un mouvement continu de la tête.
Mme d'Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se tournant vers son mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d'enfant dont tous les désirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia :
- Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas !
Alors ils firent une dernière tentative.
- Mais, mes amis, songez à l'avenir de votre enfant, à son bonheur, à ...
La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole :
- C'est tout vu, c'est tout entendu, c'est tout réfléchi... Allez-vous-en, et pi, que j'vous revoie point par ici. C'est i permis d'vouloir prendre un éfant comme ça !
Alors Mme d'Hubières, en sortant, s'avisa qu'ils étaient deux tout petits, et elle demanda à travers ses larmes, avec une ténacité de femme volontaire et gâtée, qui ne veut jamais attendre :
- Mais l'autre petit n'est pas à vous ?
Le père Tuvache répondit :
- Non, c'est aux voisins ; vous pouvez y aller si vous voulez.
Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix indignée de sa femme.
Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des tranches de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de beurre piqué au couteau, dans une assiette entre eux deux.
M. d'Hubières recommença ses propositions, mais avec plus d'insinuations, de précautions oratoires, d'astuce.
Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus ; mais quand ils apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considèrent, se consultant de l'oeil, très ébranlés.
Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin demanda :
- Qué qu't'en dis, l'homme ? Il prononça d'un ton sentencieux :
- J'dis qu'c'est point méprisable.
Alors Mme d'Hubières, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur donner plus tard.
Le paysan demanda :
- C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire ?
M. d'Hubières répondit :
- Mais certainement, dès demain.
La fermière, qui méditait, reprit :
- Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du p'tit ; ça travaillera dans quéqu'z'ans ct'éfant ; i nous faut cent vingt francs.
Mme d'Hubières trépignant d'impatience, les accorda tout de suite ; et, comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en cadeau pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin, appelé aussitôt, servirent de témoins complaisants.
Et le jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte un bibelot désiré d'un magasin.
Les Tuvache sur leur porte, le regardaient partir muets, sévères, regrettant peut-être leur refus.
On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents, chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire ; et ils étaient fâchés avec leurs voisins parce que la mère Tuvache les agonisait d'ignominies, répétant sans cesse de porte en porte qu'il fallait être dénaturé pour vendre son enfant, que c'était une horreur, une saleté, une corromperie.
Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui criant, comme s'il eût compris :
- J't'ai pas vendu, mé, j't'ai pas vendu, mon p'tiot. J'vends pas m's éfants, mé. J'sieus pas riche, mais vends pas m's éfants.
Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi chaque jour des allusions grossières qui étaient vociférées devant la porte, de façon à entrer dans la maison voisine. La mère Tuvache avait fini par se croire supérieure à toute la contrée parce qu'elle n'avait pas venu Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient :
- J'sais ben que c'était engageant, c'est égal, elle s'a conduite comme une bonne mère.
On la citait ; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé dans cette idée qu'on lui répétait sans répit, se jugeait lui-même supérieur à ses camarades, parce qu'on ne l'avait pas vendu.
Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. La fureur inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de là.
Leur fils aîné partit au service. Le second mourut ; Charlot resta seul à peiner avec le vieux père pour nourrir la mère et deux autres sœurs cadettes qu'il avait.
Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture s'arrêta devant les deux chaumières. Un jeune monsieur, avec une chaîne de montre en or, descendit, donnant la main à une vieille dame en cheveux blancs. La vieille dame lui dit :
- C'est là, mon enfant, à la seconde maison.
Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.
La vieille mère lavait ses tabliers ; le père, infirme, sommeillait près de l'âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit :
- Bonjour, papa ; bonjour maman.
Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d'émoi son savon dans son eau et balbutia :
- C'est-i té, m'n éfant ? C'est-i té, m'n éfant ?
Il la prit dans ses bras et l'embrassa, en répétant : - "Bonjour, maman". Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu'il ne perdait jamais : "Te v'là-t'i revenu, Jean ?". Comme s'il l'avait vu un mois auparavant.
Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le maire, chez l'adjoint, chez le curé, chez l'instituteur.
Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer.
Le soir, au souper il dit aux vieux :
- Faut-i qu'vous ayez été sots pour laisser prendre le p'tit aux Vallin !
Sa mère répondit obstinément :
- J'voulions point vendre not' éfant !
Le père ne disait rien.
Le fils reprit :
- C'est-i pas malheureux d'être sacrifié comme ça !
Alors le père Tuvache articula d'un ton coléreux :
- Vas-tu pas nous r'procher d' t'avoir gardé ?
Et le jeune homme, brutalement :
- Oui, j'vous le r'proche, que vous n'êtes que des niants. Des parents comme vous, ça fait l'malheur des éfants. Qu'vous mériteriez que j'vous quitte.
La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié :
- Tuez-vous donc pour élever d's éfants !
Alors le gars, rudement :
- J'aimerais mieux n'être point né que d'être c'que j'suis. Quand j'ai vu l'autre, tantôt, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'suis dit : "V'là c'que j'serais maintenant !".
Il se leva.
- Tenez, j'sens bien que je ferai mieux de n'pas rester ici, parce que j'vous le reprocherais du matin au soir, et que j'vous ferais une vie d'misère. Ca, voyez-vous, j'vous l'pardonnerai jamais !
Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants.
Il reprit :
- Non, c't' idée-là, ce serait trop dur. J'aime mieux m'en aller chercher ma vie aut'part !
Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec l'enfant revenu.
Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria :
- Manants, va !
Et il disparut dans la nuit.
Guy de Maupassant,Contes de la becasse,Aux champs.
La mer était belle ! Les gerbes blanches fusaient dans la lumière, très haut et très droit, puis retombaient en nuages de vapeur qui glissaient dans le vent. L'eau nouvelle emplissait les creux des roches, lavait la croûte blanche, arrachait les touffes d'algues. Loin, près des falaises, la route blanche de la plage brillait. Daniel pensait au naufrage de Sindbad, quand il avait été porté par les vagues jusqu'à l'île du roi Mihrage, et c'était tout à fait comme cela, maintenant. Il courait vite sur les rochers, ses pieds nus choisissaient les meilleurs passages, sans même qu'il ait eu le temps d'y penser. C'était comme s'il avait vécu ici depuis toujours, sur la plaine du fond de la mer, au milieu des naufrages et des tempêtes.
Il allait à la même vitesse que la mer, sans s'arrêter, sans reprendre son souffle, écoutant le bruit des vagues. Elles venaient de l'autre bout du monde, hautes, penchées en avant, portant l'écume, elles glissaient sur les roches lisses et elles s'écrasaient dans les crevasses. Le soleil brillait de son éclat fixe, tout près de l'horizon. C'était de lui que venait toute cette force, sa lumière poussait les vagues contre la terre. C'était comme une danse qui ne pouvait pas finir, la danse du sel quand la mer était basse, la danse des vagues et du vent quand le flot remontait vers le rivage.
[...]
J-M. G. LE CLÉZIO,Celui qui n'avait jamais vu la mer_Extrait,1978.
La Rue
Il était né dans la Rue et la Rue avait toujours fait partie de son environnement, elle était son milieu de vie, elle était sa vie. Il y avait fait ses premiers pas, avec difficulté, car à cet endroit la Rue était pavée de gros blocs irréguliers qui le déséquilibraient et dont les arêtes acérées guettaient ses chutes avec avidité. De fait, il était tombé à plusieurs reprises, se blessant parfois. Il avait réussi à avancer, pourtant, malgré les pièges et les gênes, malgré les obstacles et les dangers, malgré les douleurs et la fragilité de son corps encore tendre.
Il remarqua, seulement en grandissant, que la Rue montait légèrement, en pente très douce. Il s'aperçut aussi que d'autres personnes vivaient dans la Rue. C'était surtout des gens qu'il connaissait, comme ses parents et ses amis, mais il vit un peu plus loin qu'il y avait également des inconnus. Plus son regard s'éloignait, plus il le portait vers le haut de la côte, plus ces gens étaient nombreux.
Il apprit assez vite à ne plus craindre les chutes et les traquenards des pavés, et il se sentit attiré irrésistiblement par le sommet de la montée. Chaque jour, il regardait dans cette direction, chaque jour il tentait de distinguer ce qui se trouvait là–haut. Mais c'était trop loin. Il lui sembla apercevoir davantage d'inconnus, davantage de maisons, mais il ne pouvait en être sûr à cause de l'éloignement. Il demanda ce qu'il y avait par là, mais nul ne put ou ne voulut lui répondre, et il résolut d'aller y voir par lui–même.
Il était encore beaucoup trop jeune pour se rendre à de telles distances. Pourtant, il ne douta pas un instant qu'il pourrait un jour contempler la Rue depuis le haut de la colline.
Il s'éloignait chaque jour un peu plus de chez lui, sans même s'en rendre compte, et s'il continuait à revenir chaque soir vers son foyer, chaque matin il repartait arpenter cette chaussée et regardait avec avidité vers la crête. Il grandissait toujours, et s'il parvenait petit à petit à mieux distinguer le sommet et ce qui s'y trouvait, il remarqua aussi que ce sommet semblait de plus en plus haut et de plus en plus dur à atteindre. Découragé, il s'en détourna pendant un temps et s'intéressa à ce qui était plus immédiat, à la Rue elle–même, plus proche de lui.
Il vit que son foyer n'était guère différent des autres et que ces autres foyers étaient en bien plus grand nombre qu'il ne l'avait jadis cru possible. Il constata qu'il s'y trouvait davantage de gens qu'il n'aurait su l'imaginer, mais cela ne lui faisait plus peur. Au contraire, au lieu d'attiser sa crainte comme autrefois, la présence de tant d'étrangers stimulait sa curiosité et le poussait de l'avant, vers la découverte de ces personnes qui étaient tout comme lui une partie de la Rue.
Il vit que si certains lui ressemblaient, d'autres lui étaient si étrangers qu'il en ressentait de l'appréhension et de l'inquiétude, car certains semblaient être des prédateurs et certains semblaient être des proies. Mais il se trouvait aussi des gens qui lui donnaient envie de s'approcher, auprès de qui il était bien. Il apprit qu'il y avait des hommes et des femmes, des garçons comme lui et des filles aussi, et que celles–ci étaient ce qu'il pouvait concevoir de plus différent de lui–même. Pourtant, c'était elles qui l'attiraient le plus, ce qu'il ne comprenait pas, car plus il se rapprochait d'elles, plus il se sentait mal à l'aise et cependant envahi de bien–être. Plus il s'éloignait d'elles, plus il se sentait détendu et malgré tout empli de morosité et d'amertume.
Il finit par apprivoiser ces sentiments contradictoires, à moins qu'il ne se soit simplement habitué à leur existence en son âme. Il apprit à dominer son cœur avec ceux qu'il aimait et ceux qui appréciaient sa présence, et il apprit à accepter ceux qu'il rejetait ou qui le repoussaient. Il apprit à vivre avec les uns et les autres, il apprit jusqu'où allait son pouvoir, il apprit lentement à donner et à recevoir, et il comprit que cette leçon était la plus importante de toutes.
Désormais habitué à découvrir chaque jour de nouvelles choses autour de lui et à faire face à cela, il reporta son attention sur la Rue, ce qu'il n'avait pas fait depuis des années, et il ne la reconnut pas. Il crut tout d'abord qu'elle avait changé, qu'elle était moins animée, moins dangereuse, qu'elle recelait moins de mystères, que sa pente était moins raide et son sommet moins éloigné. Mais il finit par comprendre que la Rue était la même, que c'était lui qui avait terriblement grandi. Elle était toujours aussi agitée, mais cela ne l'étonnait plus. Elle n'avait jamais été menaçante ni mystérieuse, c'était lui qui avait été fragile et ignorant. La côte était aussi escarpée, mais il avait appris à en gravir les niveaux.
Par contre, le sommet était effectivement moins loin, car il s'en était réellement rapproché, ce n'était pas une simple impression. Alors que jadis il ne percevait que la montée ; alors que pendant longtemps il imaginait seulement le faîte ; alors qu'ensuite il ne faisait que le deviner, il le distinguait à présent avec une grande netteté lorsqu'il se donnait la peine de regarder dans cette direction, ce qu'il faisait pourtant rarement, étant plutôt occupé désormais à vouloir interrompre la progression qui l'avait sans qu'il en soit conscient mené jusque–là.
Mais sans qu'il le souhaite et même sans qu'il s'en rende compte davantage qu'auparavant, il continuait de monter. Cette ascension était lente et presque insensible. Il devait être très attentif pour la remarquer, mais en observant à intervalles suffisamment espacés, la chose était indubitable : il se rapprochait inexorablement du sommet de la Rue.
Il tenta de s'arrêter dans une maison, en compagnie d'une femme qu'il appréciait particulièrement. Des enfants naquirent dans cette demeure, et à leur tour ils arpentèrent le pavé de la Rue, tournant leurs regards vers le haut de la côte et ébauchant eux aussi leur marche dans cette direction. Il n'essaya pas de les en dissuader, sachant que ce serait inutile, car il venait de comprendre que cette montée était inéluctable et même indispensable. Etait–ce lui qui montait ou bien la Rue qui descendait à sa rencontre ? Il ne le sut jamais.
Alors qu'il n'avait toujours pas conscience d'avancer, alors qu'il n'avait pas bougé de sa maison, il vit un jour qu'il avait dépassé le sommet de la Rue.
Il n'avait pas remarqué qu'il était arrivé en haut. Ce n'est que lorsque la côte devint une pente descendant légèrement qu'il le constata. Il voulut alors s'arrêter, contempler la Rue depuis le faite de la colline, comme il avait rêvé de le faire autrefois, quand il était enfant, et il eut le temps de le faire. Mais à chaque fois qu'il cherchait à revenir en arrière pour apprécier un détail ou savourer un souvenir, il ne pouvait le faire. Alors que la côte de l'autre versant l'avait entraîné implacablement jusqu'au haut, la pente de cette face semblait impossible à gravir à contresens.
Il finit par comprendre que la progression qui l'avait mené jusque–là ne s'était pas suspendue. Elle continuait à l'emporter du même mouvement, mais à présent dans cette descente dont il n'avait jamais seulement soupçonné l'existence.
[...]
Claude Attard,La Rue_Extrait,2007.
Ce sont les sens qui rendent heureux, et non l’esprit spéculatif...
Moi c’est peut être une ombre, un feuillage, le silence, la solitude qui me rendront heureux...
Nous ne savons généralement pas jouir de ce qui est et nous suspendons toujours notre bonheur à l’espérance du futur...
Je ne vais pas au dépassement de moi-même, je vais au bonheur ; c’est souvent la meilleure façon de se dépasser.
Jean Giono,Les terrasses de l’île d’Elbe_Extrait.