132 posts tagged “poesie”
Ami, je demeure en ton coeur :
Pourquoi Me chercher ailleurs ?
Je ne suis ni dans le temple, ni dans la mosquée,
Ni dans la Ka'ba, ni à Kailash,
Je ne suis ni dans les rites ou les rituels,
Ni dans le yoga ou le renoncement.
Si tu savais Me chercher,
Tu Me trouverais en un instant !
Dit Kabir : écoute-moi, ô frère Sadhu,
Il est le Souffle des soufles !
Kabir.
N’as-tu pas un cheval blanc
Là-bas dans ton île?
Une herbe sauvage
Croît-elle pour lui?
Ah! comme ses crins flottants
Flottent dans les bras du vent
Quand il se réveille!
Il dort comme un oiseau blanc
Quelque part dans l’île.
J’ai beau marcher dans la rue
Comme tout le monde,
C’est l’herbe, l’herbe inconnue,
Et le cheval chevelu
Couleur de la lune,
Qui sont de chez moi, là-bas,
Dans une île ronde.
Caparaçonnés, au pas, au galop,
Je ne connais pas tes quatre chevaux.
Tu vas à Paris,
La chanson le dit,
Sur ton cheval gris.
Tu vas à La Haye
Sur la jument baie.
Tu vas au manoir
Sur le cheval noir.
Et je ne sais où
Sur le poulain roux.
Mais mon cheval blanc
Nuit et jour m’attend
Au seuil de mon île.
Sabine Sicaud,Le chemin des chevaux.
Au Cabaret-Vert
Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.
-Au Cabaret-Vert: je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
Bienheureux, j'allongeai les pattes sous la table
Verte, je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. -Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
-Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure!-
Rieuse m'apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,
Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse
D'ail, -et m'emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.
Arthur Rimbaud.
Bien des siècles depuis les siècles du Chaos,
La flamme par torrents jaillit de ce cratère,
Et le panache igné du volcan solitaire
Flamba plus haut encor que les Chimborazos.
Nul bruit n'éveille plus la cime sans échos.
Où la cendre pleuvait l'oiseau se désaltère ;
Le sol est immobile et le sang de la Terre,
La lave, en se figeant, lui laissa le repos.
Pourtant, suprême effort de l'antique incendie,
A l'orle de la gueule à jamais refroidie,
Éclatant à travers les rocs pulvérisés,
Comme un coup de tonnerre au milieu du silence,
Dans le poudroîment d'or du pollen qu'elle lance
S'épanouit la fleur des cactus embrasés.
José Maria de Heredia,Les trophées,Fleurs de feu.
Aux traces de son sang, un vieux hôte des bois,
Renard fin, subtil et matois,
Blessé par des Chasseurs, et tombé dans la fange,
Autrefois attira ce Parasite ailé
Que nous avons mouche appelé.
Il accusait les Dieux, et trouvait fort étrange
Que le Sort à tel point le voulût affliger,
Et le fit aux Mouches manger.
Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile
De tous les Hôtes des Forêts !
Depuis quand les Renards sont-ils un si bon mets ?
Et que me sert ma queue ? Est-ce un poids inutile ?
Va ! le Ciel te confonde, animal importun.
Que ne vis-tu sur le commun ?
Un Hérisson du voisinage,
Dans mes vers nouveau personnage,
Voulut le délivrer de l'importunité
Du Peuple plein d'avidité :
Je les vais de mes dards enfiler par centaines,
Voisin Renard, dit-il, et terminer tes peines.
- Garde-t'en bien, dit l'autre, ami, ne le fais pas ;
Laisse-les, je te prie, achever leurs repas.
Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle
Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle.
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
Aristote appliquait cet apologue aux hommes.
Les exemples en sont communs,
Surtout au pays où nous sommes.
Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.
Jean de La Fontaine,Le renard,les mouches et le hérisson.
Bien que je sois très pacifique,
Ce que je pique et pique et pique
Se lamentait le hérisson.
Je n'ai pas un seul compagnon.
Je suis pareil a un buisson,
Un tout petit buisson d'épines
Qui marcherait sur des chaussons.
J'envie la taupe ma cousine,
Douce comme un gant de velours.
Émergeant soudain des labours
"Il faut toujours que tu te plaignes"
Me reproche la musaraigne.
"Certes, je sais me mettre en boule
Ainsi qu'une grosse châtaigne,
Mais c'est surtout lorsque je roule
Plein de piquants, sous un buisson,
Que je pique et pique et repique
Moi qui suis si pacifique"
Se lamentait le hérisson.
Maurice Carême,Le hérisson.
Dans la nuit claire et froide où l'air semble gelé,
Engourdi, frissonnant, sous la clarté lunaire,
Le grand sphinx de granit compte ses millénaires
Et revit solitaire les splendeurs du passé
Le sable mollement roule son étendue,
Et le scintillement des facettes polies
Brille comme mille feux d'ardentes pierreries,
Merveilleuses parures et gemmes inconnues.
La lune aux yeux bleus coule son disque jaune,
Ses reflets opalins, dans ses orbites creux,
Donne au sphinx l'attitude trompeuse
Du sommeil menaçant que simulent les fauves.
Sur l'immensité du désert sans borne,
Silencieux, figé dans sa robe hiératique,
Sur son socle rigide, la face énigmatique
S'appesantit pensive, dure, farouche et morne.
Et superbe gardien des siècles disparus,
Survivant éternel de l'antique débâcle,
Comme un cheval sauvage qui soudain renâcle,
Dans la nuit noire surgissent des êtres déjà vus,
Leurs fantômes ailés repeuplent le désert
Et leurs pas talonnant ont fait crier le sable,
Le sphinx mystérieux, pensif et vénérable
Regarde tournoyer ces monstres de l'enfer.
Resurgis du passé, ils défilent en cadence :
Grands colosses de pierre à tête de bélier,
Sphinx, griffons, ibis, pharaons et guerriers
Tous viennent une nuit pour la dernière séance...
Sous les rayons blafards de la lune nostalgique,
Déroulant lentement leur émouvant cortège,
Les colosses de granit et les fantômes de neige
Semblent les seuls survivants des hordes fantastiques
Alors quand l'aube paraît soudain à l'horizon,
Ces ombres disparaissent avec flûtes et sistres
Ayant tous achevé leur dernier tour de piste !
Seul, le Colosse de sable figé, rêve sa vision.
Voyageurs qui cherchez la clef d'anciens mystères
Dans le silence des dunes une voix vous appelle
Un pharaon de pierre interpelle les mortels
Pour leur dire que leur corps n'est que de la poussière...
Arthur Rimbaud,Le Sphinx.
Mon ami toi et moi demeurerons des étrangers à la vie,
L’un à l’autre, et chacun envers soi-même,
Jusqu’au jour où tu parleras et que j’écouterai
En considérant ta voix comme la mienne ;
Et que je me tiendra devant toi
En pensant me trouver devant un miroir.
Khalil Gibran,Le sable et l'ecume,Mon ami toi et moi.
Riant portrait, tourment de mon désir,
Muet amour, si loin de ton modèle !
Ombre imparfaite du plaisir,
Tu seras pourtant plus fidèle.
De ta gaîté je me plains aujourd'hui ;
Mais si jamais il cesse de m'entendre,
À toi je me plaindrai de lui,
Et tu me paraîtras plus tendre.
Si tu n'as pas, pour aller à mon coeur,
Son oeil brûlant et son parler de flamme,
Par un accent doux et trompeur
Tu n'égareras pas mon âme.
Sans trouble, à toi je livre mon secret.
S'il était là, je fuirais vite, vite.
Je suis seule... ah ! Riant portrait,
Que n'es-tu celui que j'évite !
Marceline Desbordes-Valmore,Le portrait.